• Svetlana Trébulle

RENAISSANCE

Mis à jour : 27 févr. 2019


Il courait à perdre haleine. La sueur et l’humidité n’en faisaient qu’un, indissociables. L’impression de cracher ses poumons devenait plus pénible à chaque enjambée de fougères, mais il continuait. Comme s’il avait reçu une impulsion qui lui permettait de garder la vitesse, alors qu’il ne sentait plus ses jambes. Il manquait d’air. Il toussait. Il suffoquait. Les branches humides le fouettaient au passage, des racines s’accrochaient à ses pieds, comme des doigts osseux de sorcière essayant d’attraper sa proie. Puis d’un coup, il stoppa son allure effrénée. Des arbres tournoyaient et oscillaient autour de lui. Où était-il ? D’où venait-il ?

- Il est là ! Entendit-il une voix éraillée d’homme tout près. Pétrifié, incapable de bouger, il pressentait la fin. Il avait une sensation de flotter dans l’air sans possibilité de décoller, comme si une force invisible le tirait par les jambes vers le bas, dans les abysses, rejoindre le néant.

- Approche, encore.

C’est fini.


Il lévitait. Désorienté, égaré, incapable de se rappeler de ce qui lui arrivait et où il allait. Juste un sentiment qu’il fallait faire quelque chose. Mais quoi ? L’eau ruisselait désormais sur son front, l’empêchait de voir distinctement. Il s’essuya le visage du revers de sa main et regarda autour. Il pleuvait. Des arbres. Devant, derrière, des petits, des grands, des bouleaux, des sapins. Il se trouvait en forêt, c’est sûr. Mais comment était-il arrivé là ? Et surtout, comment s’en sortir ? Il fouilla dans les poches de son jean usé, espérant y trouver des indices, il n’y trouva rien. L’humidité. L’atmosphère transpirait l’orage. L’homme sortit de son hébétement par un moustique qu’il écrasa violemment sur son avant-bras. Un frisson parcourut son dos en sueur, enveloppé d’un t-shirt blanc. Il lui collait à la peau et pesait anormalement lourd. Il expira et fut surpris par un délicat nuage de vapeur qui s’échappa de sa bouche. Il réalisa qu’il avait froid. Il leva la tête : aucun signe du soleil et les nuages stagnaient sans aucune intention de bouger, malgré le vent remuant les cimes très lointaines des arbres majestueux. Son souffle se calmait, les battements de son cœur ralentissaient.


« Si j’avance, je vais bien arriver quelque part ». Et il courut. Tout droit. Péniblement, il se frayait un chemin à travers les arbustes, en écrasant les brindilles et la mousse avec ses grosses chaussures. Il ne voyait pas de sentier, peut être qu’il n’y en avait pas, il ne pouvait pas le savoir. Il était là, tout petit, perdu en forêt sans savoir où était la sortie. Il y en a forcément une, il le savait. Il le sentait. Il avait cette intuition que ce qu’il faisait était une bonne chose et il continuait de lutter. Impossible de voir clair dans ce brouillard pénétrant et opaque. Deux hommes pagayaient délicatement en gardant le focus sur une forme blanche sur l’eau. Il était sans doute trop tard. A cette période de l’année l’eau était encore glacée. En plus de trente ans de pêche ils en savaient des choses. Ils étaient conscients que l’espérance de vie de ce malheureux diminuait avec chaque seconde qui s’écoulait. Quand ils l’avaient vu entrer dans l’eau ils avaient tout de suite compris qu’il cherchait la mort. Et il l’avait peut être déjà trouvée. Comme le macchabée qu’ils avaient repêché à l’automne dernier, à croire que la beauté du lac les attirait pour y laisser leur vie. Alors qu’eux, ils l’aimaient parce qu’ils y trouvaient la paix.

- Tiens-moi, je vais l’attraper.


Un coup de vent, un bruissement de feuilles dans un murmure qu’il ne pouvait comprendre. Il filait et il scrutait la forêt loin devant. Toujours le même paysage, des fougères et des feuilles mortes et des arbres à perte de vue. Le désespoir le guettait et il s’arrêta. Il écoutait sa respiration et petit à petit il s’apaisait. Et il l’entendit. Au début il refusait de le croire. Mais le grondement de la houle devenait de plus en plus prononcé. Il se redressa immédiatement et se concentra afin d’identifier précisément d’où venait le bruit. Le soleil invisible descendit déjà bien trop bas pour qu’il puisse se permettre de prendre une mauvaise direction et de passer une nuit en forêt. Il reprit sa course. Il faisait de grandes enjambées, tellement son envie de voir autre chose que ces branches qui lui lacéraient les bras et le torse était puissante. Il fut récompensé quelques instants plus tard découvrant l’océan qui s’étendait aussi loin qu’il ne pouvait le voir. Et il vit le soleil. Il faillit pleurer. Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait, il avait l’impression d’être dans un rêve. Le ciel flamboyait d’une lueur rose-orangée, reflétant ce spectacle sur l’eau. Les vagues déferlaient sur le sable doré. Il se tenait sur une petite plage complètement déserte en plein coucher du soleil. Est-ce là qu’il voulait arriver ? Pourquoi pas, après tout.

- Tu dois partir, entendit-il une petite voix.

Incrédule, il se retourna dans sa direction et il le vit. Un petit garçon en train de dessiner sur le sable humide.

- Je veux rentrer chez moi. Sais-tu où est la sortie ?

L’enfant haussa les épaules. Lentement, l’homme s’approcha du petit garçon qui lui tournait le dos.

- Petit, où on est ?

- Tu es là où tu voulais être.

- Je veux partir d’ici.

- Pour aller où ?

- Tu ne comprends pas, je suis perdu.

- Mais non, tu es là où tu voulais être, puisque tu es là.

L’homme commençait à perdre patience. Ce dialogue de sourds avec l’enfant ne l’avançait pas.

- Tourne-toi déjà, tu es malpoli de me parler comme cela.

L’enfant se redressa et se tourna vers l’homme qui recula instinctivement de quelques pas et faillit tomber, les pieds pris dans le sable, tellement sa stupéfaction fut grande.

- Qui es-tu ? Suis-je en train de rêver ? Je veux me réveiller ! Qui es-tu ?

- Je suis toi, tu le sais. Tu ne rêves pas, tu es en transe. Mais tu peux en sortir quand tu voudras.

- Cette plage, je la connais. C’est ici que je passais mes vacances. Comment peux-tu être là?

- Je suis toi, je te suis partout où tu vas.

- Non, non, non…


L’homme, apeuré, ne croyait aucunement ce que ce garçon lui disait. Ce n’était juste pas possible, il rêvait. Bien sûr, qu’il rêvait, cela ne pouvait être que ça. A cette pensée, l’homme se calma. Puisqu’il était dans un rêve, rien ne pouvait lui arriver de mal, il suffira juste de se réveiller. Satisfait de cette explication, l’homme s’assit dans le sable, le garçon prit place à côté. La chaleur du soleil lui caressait agréablement le visage. Il posa une main dans le sable tiède, en saisit une poignée, puis laissa repartir les grains en fin filet, comme dans un sablier, tout en observant cette mini-tempête valsante. Il était bien, serein.

- Respire, dit le garçon.

- Je respire.

- C’est la sortie.


L’homme tourna la tête, observa les alentours mais ne vit rien de nouveau. Il se retourna vers le petit mais il n’y était plus. L’homme se renversa en arrière et ferma les yeux. Il resta allongé un moment dans le silence, accompagné par le bruit des vagues qui s’échouaient sur le sable. Une fatigue violente l’envahit soudainement. Les bras ne lui obéissaient plus, comme si l’on avait fait couler du plomb dans ses veines. Des frissons parcouraient son corps. La douceur du soleil se transforma en froid glaçant. Il bougea difficilement ses doigts et entendit un grincement d’ongles sur du bois. Il ouvrit les yeux et la faible lueur du jour suffit pour l’aveugler. Au bout de quelques battements de paupières il s’habitua à la lumière et souleva la tête pour se rendre compte qu’il était allongé au fond d’une vétuste barque. Deux silhouettes étaient assises en avant. Le contre-jour ne lui permettait pas de bien les distinguer mais qui qu’elles fut, il voulait crier « Merci ! ». A la place, un timide croassement s’échappa de sa gorge.

- Je ne suis pas mort ?


A ces mots, les deux hommes se retournèrent et quand bien même il ne pouvait toujours pas voir leurs visages, leurs voix éraillées parlaient d’elles-mêmes, ces pêcheurs étaient heureux de l’avoir secouru. Ils avaient sauvé son corps, il avait désormais une chance de renaître.

57 vues1 commentaire